La Bibliothèque Idéale (3/3) de Poe à Zola

Le choix d’un livre est une élection. Il part d’un goût pro­fond. Comme dans tous les Arts — ces amitiés spirituelles — on cherche dans le livre une intime ressemblance. Au moins, une correspondance. Mais il en va d’une bibliothèque comme d’un bâtiment : avant de l’édifier, il faut lui garantir des bases solides. Puis la développer, l’agrémenter, l’enrichir, au gré de l’humeur et des vogues.

Notre propos est de vous conduire vers quelques-uns des sommets — les plus accessibles — de la Littérature. Ces œuvres ont résisté au temps. Mieux : elles y ont pris leur dimension. Un résumé bref, une courte biographie parfois, vous éclaireront à la fois sur l’auteur et le livre. Mais seule la lecture de l’ou­vrage vous révélera son univers propre.

Volontairement, nous avons exclu, ici, les œuvres contem­poraines des écrivains vivants. Mises en lumière par l’actualité, le soin vous reste de les découvrir, de les adopter. Les nou­veaux sommets font, précisément, le vaste paysage de la Litté­rature.


HISTOIRES EXTRAORDINAIRES

Edgar Allan Poe (1809-1849)

Écrivain américain. C’est dans la magistrale traduction de Baudelaire qu’il faut lire en français ces Histoires extra­ordinaires. Poète et visionnaire, Edgar Allan Poe est aussi, sans contredit, le grand maître du roman fantastique américain. Dans ces contes, la science, la magie, le fantastique, l’humour entre­mêlent leurs genres. Dans Metzengerstein, par exemple, c’est un cheval finement brodé qui s’évade de la tapisserie en flammes où il figurait. L’Aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaall est l’histoire d’un homme qui, jour après jour, fabrique un ballon à bord duquel il atteindra la Lune. Le Scarabée d’or conte la découverte d’un fabuleux trésor grâce aux indications gravées sur un vieux parchemin. Double assassinat dans la rue Morgue. chef-d’œuvre du genre, traite d’une énigme qui désespère les poli­ciers. Deux meurtres ont été commis, avec des moyens si peu humains qu’ils dépassent l’entendement ! On finira par découvrir que le criminel n’est pas un vulgaire malfaiteur, mais un gorille qui vient de s’évader du zoo. L’art de Poe rend passionnantes et vraisemblables ces histoires réellement extraordinaires. C’est bien cette part de merveilleux qui a séduit Baudelaire, le poète également visionnaire.


A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

Marcel Proust (1871-1922)

Écrivain français. Une œuvre passionnante. Elle offre une unité essentielle à travers les sept parties qui la composent :

  • Du côté de chez Swann.
  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs.
  • Le côté de Guermantes.
  • Sodome et Gomorrhe.
  • La prisonnière.
  • Albertine disparue.
  • Le temps retrouvé.

Depuis Balzac, la France n’avait pas eu de si grand écrivain. Et pourtant ! Pendant de longues années, on expliqua le succès de Marcel Proust par le snobisme… Pourquoi ce jeune homme de la grande bourgeoisie se mêlait-il à la littérature ? Dans ses livres, on voyait des duchesses et toutes sortes de « Madame de » déambuler dans le luxe des hôtels particuliers les plus notoires du faubourg Saint-Germain. Il semblait, même, que ce ne fût pas l’œuvre d’un réel écrivain : les phrases étaient longues, touffues, elles dépaysaient. Il devait, lui-même, avouer que son style était semblable à « ces fils que sécrètent d’une façon lente et continue les vers à soie ». La raison pro­fonde de cette œuvre ? Proust, confiné dans sa chambre par de graves crises d’asthme, dut rompre avec le monde. Ne supportant ni lumière, ni bruits, ni odeurs, il vivait en sour­dine dans les vapeurs des fumigations. De cette solitude naquit le « spleen » d’un certain monde qui avait été le sien. Ainsi, il tenta d’aller par ses écrits « A la recherche du temps perdu ». Cette recherche littéraire dura les dernières quinze années de sa vie, pour aboutir à l’apothéose : le temps retrouvé. Il est impossible de résumer ici cette œuvre qui, dans sa den­sité et son unité, fait penser à la phrase de Cocteau : « Du miel qui tombe sur du miel. » Ces ouvrages explorent le temps, les êtres et les destinées. La plus fine des analyses de l’amour, comme de toutes les tempêtes du cœur. La trame indicible, invisible, mais indestructible du temps. Tout y est analyse : les très aristocrates duc de Guermantes et Robert de Saint-Loup, le sombre baron de Charlus, ce Swann qui épousa une femme de mœurs légères, Odette de Crécy. L’amour, les ambitions, la guerre 14-18 qui bouleversa les rangs de la société. Des nouveaux riches aux domestiques plus instruits que leurs maîtres. Des musiciens — dont Vinteuil — qui inspirèrent à Proust des pages pénétrantes sur l’âme et les bouleversements de la musique. Les décors sont évoqués avec le maladif souci de l’exactitude. De cette exactitude, venue de l’esprit et des sens, renaîtra enfin le temps retrouvé. Au fil de cette lec­ture, l’on découvre l’ampleur d’une des œuvres les plus impor­tantes de la littérature française du XXe siècle. En voici un bref « scénario » :

DU COTÉ DE CHEZ SWANN :

L’enfance du narrateur. Il est à Combray, chez ses grands-parents. Sa sensibilité est déjà maladive : sa mère viendra-t-elle le border dans son lit ? Une visite à Swann, et ce sont déjà les deux parts d’une société : le côté de Swann, ou la bourgeoisie. Le côté de Guermantes, vieille noblesse des ducs, duchesses, un « ton de vie » qui impressionne fortement l’enfant. Ces deux « côtés » s’opposent et, à la fois, se confondent dans l’esprit du narrateur. Soulignons par son extrême précision l’analyse d’un « amour de Swann » : celui-ci, épris d’Odette de Crécy, passe par toutes les affres des souffrances de l’amour. Jalousie, espoir, doutes, illusions. Tout l’exalte et lui fait mal. Le cœur à vif, la musique de Vinteuil — cette fameuse « petite phrase » de la sonate — scalpe encore ce cœur. Tout l’atteint. Une étude clinique du mal d’aimer, unique sans doute dans la littérature.

A L’OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS :

Le narrateur s’éprend de la fille de Swann : Gilberte, cette enfant, dont il sait l’insouciance depuis leur rencontre dans les jardins des Champs-Elysées. Les goûters, chez les parents de celle-ci. Les promenades au Bois. Les sorties aux concerts. Gilberte, froide, ne répond pas à l’amour du jeune homme. Nouvelle analyse des souffrances de l’amour, mais cette passion contrariée se défait petit à petit. Le narrateur, enfin apaisé, part pour Balbec avec sa grand-mère. Là, ce sont les « jeunes filles en fleurs » qu’il rencontre sur la plage, et à l’hôtel. De toute la bande, il préférera Albertine tantôt, et tantôt Andrée.

LE COTÉ DE GUERMANTES :

Le monde des dieux et des déesses. Voici le narrateur amou­reux de la duchesse de Guermantes. Cette nouvelle passion le rapproche du neveu de celle-ci, Saint-Loup. Les deux jeunes gens vont ensemble à l’Opéra, au théâtre. L’amour de Saint-Loup pour l’actrice célèbre, Rachel — que le narrateur appelle « Rachel quand du Seigneur ». Rencontre — et découverte — des « snobs » de cette société : Monsieur de Norpois, Monsieur de Charlus, des personnages un peu inquiétants.

SODOME ET GOMORRHE :

Comme le sous-titre le laisse supposer, c’est la révélation, pour le narrateur, des sentiments exacts qui lient M. de Charlus et Jupien. Exposé sur les mœurs des « hommes-femmes » et sur leurs variétés. La fameuse « maison » où M. de Charlus tente de surprendre son ami. Le narrateur, lui, retrouve Albertine, mais doute à nouveau de ses mœurs. Pourtant, il veut l’épouser.

LA PRISONNIÈRE :

Le narrateur vit à Paris avec Albertine. Mais les dissimulations et les mensonges de celle-ci exaspèrent sa jalousie. Tant il a besoin de sa tendresse. Albertine se sent traquée, « prison­nière », perd même les moyens de mentir. Scènes, fausses rup­tures, qui aiguisent encore l’amour du narrateur. Enfin, Alber­tine s’enfuit. Le narrateur, lui-même, va chercher l’oubli à Venise.

ALBERTINE DISPARUE :

Il aime Albertine, disparue, plus que jamais. Ses objets oubliés — bagues, etc. — avivent encore sa douleur. Il charge ses amis de la retrouver. Et lui-même la recherche à travers des femmes qui lui ressemblent. Il retrouve son amie d’enfance, Gil­berte, qui lui avoue qu’elle l’a aimé. Extraordinaire descrip­tion de M. de Charlus vieilli et déchu. Celui-ci, par l’entremise de Jupien, tient un mauvais hôtel dans le but de s’y faire ren­contrer les hommes de la plus grande société et des permis­sionnaires, des apaches, des ouvriers. Cette même haute société, qu’il rencontre dans un bel hôtel particulier de la princesse de Guermantes — avenue du Bois —, vient ici s’y fourvoyer. Déchéances, mésalliances, ce sont les effets de la guerre.

LE TEMPS RETROUVÉ :

Mais le bruit d’une cuiller, la vue d’un livre, un parfum, enfin les plus anodines sensations, donnent au narrateur un sentiment immense d’euphorie. D’où lui vient cette joie au cœur des désastres ? C’est ainsi qu’il découvre le pouvoir obscur des objets, sons, parfums, lumières : ils abolissent le présent et lui évoquent — jusqu’à le lui faire revivre — ce temps qu’il croyait à jamais perdu. Les êtres ont tous vieilli, les salons ont perdu de leur splendeur, la société s’est défaite. N’importe. La magie des choses ressuscite et restitue le temps tel qu’il fut. C’est alors que cette notion permettra à l’auteur d’évoquer de façon aiguë, — et de revivre dans son intensité — Le Temps Retrouvé.


GARGANTUA

François Rabelais (1483 ou 1494-1553)

Écrivain français, né près de Chinon. Esprit philosophique, mais facétieux et pittoresque, Rabelais est le grand maître du rire de la littérature française. Classé par Montaigne parmi les « auteurs plaisants », il fallut attendre que Voltaire, dans Candide, le révélât en l’imitant. Rabelais incarne merveilleu­sement l’esprit vivant et généreux de la Renaissance française. D’une étonnante culture, l’auteur de Gargantua appartint à deux ordres religieux (il fut cordelier et bénédictin), fut aussi prêtre séculier, chanoine, docteur en médecine, curé pourvu de deux cures ! Une légende rapporte qu’à sa mort il aurait dit : « Tirez le rideau, la farce est jouée… » Pour lui, l’art devait contri­buer à rendre la vie agréable. Loin d’être un savant austère, il aimait faire bonne chère. En 1535, il fit paraître Pantagruel. C’était l’histoire d’un géant qui parcourt le monde avec son ami Panurge. Passant de la Montagne-Sainte-Geneviève à l’Afrique, à la Chine, à l’Asie, Pantagruel met, par sa seule force, des armées entières en déroute. D’une bataille à l’autre, il festoie joyeusement. Car Pantagruel a une « gorge ardente » : il est toujours assoiffé. Le succès du livre fut énorme. Encou­ragé, Rabelais lui donna aussitôt une suite : Gargantua. Celui-ci est le fils de Pantagruel. Voici donc notre nouveau géant qui, sur sa gigantesque jument, emporte les cloches de Notre-Dame, en traversant Paris. Comme Pantagruel, Gargantua est plein d’entrain contre ses ennemis ; comme lui, il manifeste un appétit énorme. Sa gloutonnerie est insatiable. Nous rions beaucoup au récit de ses aventures, truffé de jurons, d’exclamations savou­reuses. L’ouvrage, émaillé de morceaux d’érudition, est très divertissant. Son réalisme est d’une étonnante actualité.


PHÈDRE

Jean Racine (1639-1699)

Poète et auteur dramatique français. Racine fit d’éclatants débuts au moment où Corneille vieillissait, en 1667, à la repré­sentation de son Andromaque par la troupe de Molière au Palais-Royal. Jules Lemaitre déclara : « Andromaque est, avec Le Cid, la plus grande date du théâtre français. » Ce jeune auteur apportait à la scène un « système dramatique nouveau ». Jeune, triomphant, Racine voulut battre Corneille sur son propre terrain. Une rivalité très vive allait dresser les deux auteurs l’un contre l’autre et les aigrir. Le triomphe de Racine, situé en 1670, coïncide avec le moment le plus éclatant du règne de Louis XIV. Cette même année, son Iphigénie jouée à l’Oran­gerie est acclamée par la cour. Plus tard, Mme de Maintenon demanda au poète de composer des pièces que pourraient interpréter les jeunes filles nobles qu’elle faisait élever à Saint-Cyr. C’est pour elles que Racine écrivit Esther et Athalie.

Son chef-d’œuvre, Phèdre, est le plus beau drame de la passion de tout le théâtre français. Le sujet de cette tragédie est l’amour incestueux que Phèdre, seconde épouse du roi Thésée, porte au fils de celui-ci, le jeune Hippolyte. C’est pendant l’absence de son époux disparu, dont on est sans nou­velles depuis longtemps, que Phèdre lutte contre sa passion coupable. Mais en vain :

« Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée : C'est Vénus tout entière à sa proie attachée ».

Un jour, une messagère annonce à Phèdre la mort du roi. De ce fait, les liens de parenté de Phèdre et d’Hippolyte se trouvent rompus. Elle ne se reproche plus une « flamme si noire ». L’amour incestueux se change en « amour ordinaire ». Poussée par sa confidente Œnone, elle avoue enfin sa passion à Hippolyte. Le jeune homme — amoureux d’une jeune captive, la belle Aricie —, écoute avec stupeur les aveux de sa belle-mère. Il l’interrompt, horrifié : « … Madame, oubliez-vous que Thésée est mon père, et qu’il est votre époux ? » Repoussée, humiliée, Phèdre se retire au comble du désespoir. Soudain, sa confidente Œnone vient lui apprendre que Thésée, toujours vivant, est sur le chemin du retord. De crainte qu’Hippolyte rapporte au roi la passion que lui avoua Phèdre, Œnone décide de défendre sa maîtresse. Comment ? En déclarant au roi que son fils, profitant de son absence, poursuivit la reine de son amour coupable. Thésée, alors, convoque Hippolyte et le maudit pour « avoir fait entrer l’opprobre dans son lit. » Hippolyte tente en vain de se disculper. Se butant contre l’aveugle colère de son père qui le chasse, il se jette dans les vagues qui l’emportent. Phèdre ne peut survivre à sa honte ni à son amour. Elle s’em­poisonne. Agonisante, elle avoue la vérité à Thésée.


LE DIABLE AU CORPS

Raymond Radiguet (1903-1923)

Écrivain français. Comme le poète Arthur Rimbaud, Ray­mond Radiguet fut un romancier très précoce. Son œuvre à lui aussi est courte : elle ne compte que deux titres, Le Diable au corps, écrit lorsqu’il avait seize ans, et Le Bal du comte d’Orge ! de trois ans postérieur environ. Ces deux ouvrages marquent pourtant la charnière du XXe siècle littéraire. Le style dépouillé, l’analyse psychologique, la vivacité du récit ont définitivement raison des derniers sursauts du romantisme.

Le Diable au corps, aujourd’hui classique, parut en 1923, l’année même où Radiguet mourut à vingt ans. Ce récit a la guerre pour toile de fond. Nous sommes en 1918. Les habitudes, les valeurs morales sont bouleversées. Le jeune collégien, François, a seize ans. Il vit un peu à la dérive, sans le soutien d’une autorité, son père est mobilisé. Bientôt, il s’éprend d’une jeune fille, Marthe, son aînée de deux ans. Dans ce monde instable, la passion rive ces jeunes êtres l’un à l’autre. Cepen­dant, Marthe est fiancée. Elle va épouser Jacques, actuelle­ment sous les armes, au cours de sa prochaine permission. Le mariage célébré, Jacques repart pour le front. C’est, pour les deux jeunes amants, la possibilité de continuer à se voir sans contrainte. Marthe accueille François sous son nouveau toit. Cette liberté nouvelle les grise. François se rend de plus en plus souvent chez Marthe. Bientôt, il y vit totalement, sans se cacher. La mère de Marthe redoute ces imprudences. Elle met sa fille en garde contre les ragots et contre la désinvolture de François. En effet, le collégien, cynique et fanfaron, comme le sont souvent les jeunes garçons à la dérive, a peu d’égards pour Marthe elle-même. Mais celle-ci l’excuse toujours. N’est-elle pas son aînée ? C’est en amante éperdue qu’elle subit les caprices de François et les lui pardonne. La lâcheté du jeune homme se manifestera, plus grande encore, à l’annonce de la future maternité de Marthe. A dix-sept ans, cette responsabilité l’épouvante. Il refuse cette paternité : l’enfant que Marthe attend ne doit pas être le sien ; il faut que Jacques s’en croie le père. Pour mieux échapper à ses devoirs, François quitte Marthe. Il ne verra ni la naissance de son enfant, ni l’agonie de la jeune femme qui le réclame à son chevet. François n’est pas assez mûr pour affronter les conséquences et les drames de l’amour. Mais la grande responsable est la guerre, cette guerre qui mobilise les pères et laisse les jeunes garçons grandir, abandonnés à eux-mêmes.


POIL DE CAROTTE

Jules Renard (1864-1910) (1898-1961)

Écrivain français. A trente-six ans, Jules Renard confiait : « A mon âge, je jure que personne ne m’impressionne autant que ma mère ». Menteuse, hypocrite, cruelle, bigote, désor­donnée, Mme Renard était détestée par son époux. Elle avait les « yeux froids, brillants et vagues, la voix dure et sèche comme un éclat de poudre ». Son fils, Jules, la redouta jus­qu’au dernier moment. Pour lui, elle ne fut pas une mère, mais une ennemie. Quand il était enfant, il se tenait tou­jours sur la défensive car il redoutait sans cesse une invec­tive. Jules Renard garda cette attitude tout au long de sa vie.

Devenu écrivain — « ce chieur d’encre » disait de lui, sa mère — Renard décrivit son enfance terrible dans Poil de Carotte. Mme Renard y est représentée dans le personnage de Mme Lepic. C’est un livre qui conte la tristesse d’un jeune garçon détesté par sa mère, victime également de son « grand frère Félix et de sa sœur Ernestine ». Par dérision, parce qu’il a les cheveux roux et la peau tachetée, on le surnomme Poil de Carotte. Sa mère sait parfaitement que l’enfant a peur de la nuit pleine de bêtes inconnues et redoutables ; pourtant elle l’envoie perfidement, sans bougie, fermer la porte du pou­lailler tout au fond de la grande cour. Il s’agit de la moindre des intentions sadiques de cette harpie, car, dans ce domaine, l’imagination de Mme Lepic est particulièrement fertile. M. Lepic, silencieux, distrait, se tient à distance.

Un jour, Poil de Carotte s’ouvrira à ce père. De tout son petit cœur endolori, il lui murmure en substance : « Papa, hier encore, je voulais me pendre. Vous, vous êtes heureux, ma mère ne peut rien contre votre bonheur… Cette mère ne m’aime pas et je ne l’aime pas. » M. Lepic dira à son fils : « Et moi, crois-tu donc que je l’aime ? » L’enfant regarde son père en silence. Il n’est donc pas seul à souffrir. Il a peur que sa joie secrète ne s’envole. Il saisit et serre la main de son père. Ce sera le seul moment de bonheur donné à cette petite âme avide de tendresse.


LE BATEAU IVRE

Arthur Rimbaud (1854-1891)

Poète français. Le cas de Rimbaud est unique dans la littéra­ture française et sans doute mondiale. A dix-neuf ans, sa pro­duction littéraire était terminée. Un mince recueil réunit la tota­lité de l’œuvre : les Poésies, datées de 1870 à 1872 (Rimbaud avait seize ans lors de ses premiers écrits), Une saison en enfer, 1873 (le poète avait dix-neuf ans) et Les Illuminations, vers la même époque. A peine deux cents pages d’un adolescent qui allaient bouleverser la littérature, instaurer un nouveau lan­gage, influencer la poésie moderne ! La carrière fulgurante de cet enfant qui se faisait « voyant » fut saluée par les plus grands : Verlaine — qui découvrit le poète —, Mallarmé, Claudel et Gide qui devait écrire : « La lecture de Rimbaud me fait prendre en honte mes œuvres et tout ce qui n’est qu’un résultat de la culture, en dégoût. »

Voici un extrait du Bateau ivre que Rimbaud écrivit dans sa ville natale, Charleville : l’adolescent poète, à cette époque, n’avait jamais vu la mer et ne pouvait que l’imaginer. Il avait dix-sept ans.

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteur,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.
J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants
Des écumes de fleurs ont béni mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants

SONNETS POUR HÉLÈNE

Pierre de Ronsard (1524-1585)

Poète français. C’est Pierre de Ronsard qui, rompant avec la tradition du Moyen Age, donna à la poésie française une direction nouvelle. Ce rénovateur, ancêtre du lyrisme moderne, étendit son influence à l’Allemagne et à l’Angle­terre. Grand poète de la nation, favori des Valois, Ronsard fonda la Pléiade qui réunit autour de lui Du Bellay, Baïf, Rémy Belleau, Jodelle, Pontus de Tyard, Dorat. Dans son recueil Les Amours, Ronsard maîtrisa le vers classique dodé-casyllabique dit « alexandrin ». Cassandre, sa première passion, fut glorifiée sous divers noms mais, avant comme après son mariage, demeura pour le poète l’inaccessible « dame » de ses pensées. Les Sonnets pour Hélène comptent parmi les beaux morceaux de son œuvre. Hélène était, au Louvre, la plus fine, la plus vertueuse, la plus lettrée des filles d’honneur de la reine-mère Catherine de Médicis. Lorsqu’il la connut, le poète avait près de cinquante ans. Son cœur vieillissant s’émut à la vue de cette délicate et fragile jeune fille. Il voulut donner à sa dernière flamme la gloire de l’immortalité. Souvenons-nous de l’admirable sonnet :

« Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :
Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain : 
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie. »

LE PETIT PRINCE

Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944)

Aviateur et écrivain français. Aviateur de carrière, Saint-Exupéry disparut pendant la guerre, lors d’une mission. Tous ses écrits, — Vol de nuit, Le Petit Prince, Terre des Hommes — découlent des rêveries qui avaient occupé ses longues ran­données dans le ciel.

Le Petit Prince est une féerie imaginée autour d’un atterrissage forcé. C’est au cœur de l’immense désert du Sahara que l’auteur rencontre le Petit Prince. Qui est donc ce jeune garçon au langage et aux allures étranges ? Il dit à l’aviateur qu’il vient d’une planète inconnue : il en est le seul habitant et en ramone les trois volcans. Le Petit Prince a beau­coup souffert de l’amour tyrannique que lui portait une rose. C’est pour oublier cette fleur cruelle qu’il entreprit un long voyage à travers les planètes. L’aviateur, charmé, écoute le Petit Prince qui, avec un naturel surprenant, lui raconte ses aventures extraordinaires. La seule tristesse de l’enfant lui vient d’avoir découvert, sur terre, un jardin empli de roses. Sa fleur, à lui, lui avait fait croire qu’elle était l’unique rose de la création. Pourquoi lui avait-elle menti ? Soudain, il se souvient des propos que lui avait tenus un renard des sables : « Si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde. » Le Petit Prince comprend, soudain, que sa rose avait voulu l’apprivoiser afin d’être indispensable et unique à son cœur. L’enfant, dès lors, n’a plus qu’un désir : rejoindre sa rose bien-aimée. Pour recouvrer la légèreté, il se fait mordre par un serpent. Il s’envole vers sa planète, laissant l’aviateur tout attristé par son départ.


LETTRES

La marquise de Sévigné (1626-1696)

Née à Paris. Fille du baron de Chantal, un duelliste célèbre, Mme de Sévigné est d’opulente bourgeoisie par sa mère, petite-fille d’un Coulanges. Orpheline très jeune, elle fut élevée par ses grands-parents, puis par son oncle et tuteur Philippe de Coulanges et le frère de ce dernier : l’abbé de Livry. A dix-huit ans, elle épousait le très brillant et mondain marquis de Sévigné qui était un déplorable mari. Tué en duel, il laissa une veuve de vingt-cinq ans et deux enfants : le nonchalant Charles et une fille, la ravissante Françoise. Mme de Sévigné, entourée d’une cour enflammée, ne voulut jamais se remarier. Elle aimait passionnément — et exclusivement — sa fille Françoise qu’on surnommait : « la plus belle jeune fille de France ». Celle-ci, à vingt-trois ans, épousa le comte de Grignan. Un mariage parfait qui, cependant, déchira le cœur de Mme de Sévigné : son gendre, habitant la Provence, y emmenait sa jeune épouse.

Pour se sentir proche de sa fille, la marquise lui adressa des missives quotidiennes, lui racontant aussi bien les petits événements domestiques que la mode, les rumeurs de Paris. Le monde, la cour, la représentation d’Esther par les demoi­selles de Saint-Cyr, les appartements de Mme de Maintenon, les favorites du Roi, tout aiguise sa verve et son exubérance épistolaires. Ainsi, par la grâce de cette séparation « insuppor­table » d’avec sa fille, Mme de Sévigné devenait le « chroniqueur le plus vivant du règne de Louis XIV ». Son portrait moral, nous le devons à son amie, Mme de La Fayette ; il nous montre la marquise de Sévigné brillante, spirituelle, comme elle le fut au regard de ses contemporains : « Vous êtes sensible à la gloire et à l’ambition et vous ne l’êtes pas moins aux plaisirs ; vous paraissez née pour eux, et il semble qu’ils soient faits pour vous. Votre présence augmente les divertissements, et les diver­tissements augmentent votre beauté lorsqu’ils vous environnent. Aussi, la joie est l’état véritable de votre âme… »


HAMLET

William Shakespeare (1564-1616)

Dramaturge anglais. Le théâtre de Shakespeare est une œuvre immense, riche de chefs-d’œuvre comme Othello. Macbeth, Le Roi Lear, Roméo et Juliette, Hamlet. Au total : 16 comédies, 10 drames historiques, 13 tragédies, 5 poèmes, et 54 sonnets.

Beaucoup d’obscurités demeurent dans la vie de Shakespeare, mais on peut dire qu’il naquit en 1564, se maria à dix-huit ans, abandonna sa famille pour le théâtre, entra dans la troupe royale, devint actionnaire du célèbre théâtre du Globe, au bord de la Tamise et, couvert d’honneurs, se retira dans son village natal, Stratford-sur-Avon, où il devait mourir le 23 avril 1616, âgé de cinquante-deux ans.

De toutes les pièces de Sha­kespeare (et nul ne lui en dénie plus la paternité), Hamlet est la plus sombre, la plus riche et la plus complexe. Nous y voyons Claudius qui, pour usurper le trône du Roi du Danemark, occupé par son frère, assassine celui-ci et épouse sa veuve, la reine Gertrude. Le roi laisse un fils, Hamlet. Un soir, alors que ce jeune prince rêve sur les remparts du château d’Elseneur, le spectre de son père lui apparaît. Il lui révèle que Claudius fut son meurtrier et le somme de le venger. Mais Hamlet, d’un naturel indécis et romanesque, s’interroge. Ici se place le célèbre monologue : « Être ou ne pas être ». Il se demande s’il a réellement vu ce spectre. Dans ce cas, faut-il croire à son odieuse révélation ? Et comment, lui, Hamlet, pourrait-il tuer celui qui, à l’heure présente, est l’époux de sa mère ? Pour connaître la vérité, Hamlet a recours à un subterfuge. Il engage une troupe de comédiens ambulants et leur demande d’inter­préter devant le roi et la reine une pièce de sa composition. L’argument met en scène le meurtre d’un roi par son propre frère qui, par la suite, épouse la reine veuve. En attendant, Hamlet feint la folie pour mieux observer les réactions de son entourage. Enfin, le soir de la représentation arrive. Hamlet observe Claudius. Le roi, qui ne peut pas supporter ce spec­tacle, quitte vivement la salle. Hamlet tient donc pour certain que son oncle est bien le meurtrier de son père. Il suit sa mère dans ses appartements et lui crie son horreur. Claudius, se voyant découvert, décide de se débarrasser d’Hamlet. Il com­mence par l’envoyer en Angleterre, mais des pirates font dévier le navire et le prince rentre chez lui, où il apprend la mort de sa fiancée Ophélie. Au cours d’un duel organisé par Claudius, Hamlet, lui-même blessé, tue Laertes, le frère d’Ophélie et tourne ensuite son arme contre Claudius qui assistait au combat. Mais Hamlet s’écroule à son tour : l’épée qui l’a touché était empoisonnée. Sa mère, la reine Gertrude, folle de douleur, boit la coupe de vin — également empoi­sonné — qui était destinée à son fils.


LE ROUGE ET LE NOIR

Henry Beyle dit Stendhal (1783-1842)

Écrivain français. Très jeune, Stendhal aspira à la gloire. Pourtant, Paris le déprimait à l’en rendre malade. Ses res­sources très précaires le firent entrer au ministère de la Guerre. Il fut ensuite sous-lieutenant à Milan, avant de participer, dans l’intendance, aux campagnes napoléoniennes. A partir de 1810, il occupe d’assez hautes fonctions (il est, en particulier, auditeur au Conseil d’État) et mène une vie brillante, soit à Paris, soit dans l’armée napoléonienne. Envoyé à Grenoble pendant la campagne de France, il devait y organiser la résistance. A la chute de l’Empire, il retourna définitivement en Italie pour laquelle il avait eu tout de suite le coup de foudre. Phénomène unique dans toute l’histoire de la litté­rature française, Stendhal fit de l’Italie sa patrie véritable, et, de Milan, son lieu d’élection. Il écrivit à ce propos : « Quand je suis avec des Milanais et que je parle milanais, j’oublie que les hommes sont méchants, et toute la partie méchante de mon âme s’endort à l’instant. » Son œuvre compte une trentaine de titres.

Parmi ses livres les plus célèbres, notons : L’abbesse de Castro, Armance, Lucien Leuwen, De l’amour, La Char­treuse de Parme, — et Le Rouge et le Noir dont il est ques­tion ici. Ce dernier roman a pour héros le jeune Julien Sorel, fils d’un humble artisan de la campagne. Ses frères sont bûche­rons, mais Julien, assez chétif, préfère la rêverie à l’étude. Très tôt, il fait de Napoléon son dieu, et décide, à son tour, de faire carrière dans les armes pour se couvrir de gloire. Cepen­dant, Julien finit par opter pour le séminaire, car il pense que les prêtres font ployer le genou des généraux. Julien Sorel est dévoré d’ambition. Sorti du séminaire, il devient précepteur des enfants de M. de Rénal, gentilhomme terrien. La grâce et la jeunesse du jeune séminariste font battre le cœur de Mme de Rênal. Julien est flatté d’éveiller de tels sentiments chez une si grande dame qui devient sa maîtresse. Les commérages commencent à circuler dans la commune. Les deux amants, pour éviter le scandale, décident de se séparer. De plus, Mme de Rênal, très croyante, redoute que l’adultère attire sur elle un châtiment divin. Brisée, elle voit s’éloigner Julien Sorel qui retourne au séminaire. Sur la recommandation de l’abbé Pirard, le marquis de La Mole demande à Julien de lui servir de secré­taire. Avant de se rendre à Paris — où réside le marquis —Julien et Mme de Rênal, au cours d’une entrevue secrète, se font des adieux passionnés. Prenant ses nouvelles fonctions, Julien affecte, dans ses rapports, une hauteur déférente. Le marquis, séduit par cette dignité, et par l’intelligence de son nouveau secrétaire, le comble d’honneurs et obtient même une décoration pour lui. Julien joue serré et affecte un souverain mépris pour les soupirants qui papillonnent autour de Mathilde, la fille du marquis. Altière, dédaigneuse, la jeune fille s’étonne de cette indifférence. D’abord dépitée, elle ne tarde pas à s’éprendre de lui et décide de s’en faire aimer. Un soir, elle attire Julien dans sa chambre et s’offre à lui. Bientôt les amants s’entre-déchirent jusqu’au jour où Mathilde décide d’épouser Julien. Le marquis s’oppose au mariage de sa fille avec un roturier. Mais celle-ci annonce à son père qu’elle attend un enfant de Julien. Le marquis de La Mole n’a plus qu’à pourvoir richement son secrétaire et à lui procurer un titre. A ce mo­ment, une lettre de Mme de Rênal, adressée au marquis de La Mole, bouleverse tous ces projets. En réponse à la missive du futur beau-père, qui lui demandait si le jeune homme était digne d’estime, Mme de Rênal lui annonçait qu’elle avait été séduite par Julien. Cette confession horrible lui avait été imposée par le curé de son village qui lui conseillait d’expier, de cette façon, son péché d’adultère. Horrifié, le marquis comprend —ou croit comprendre — alors que son secrétaire a également séduit sa fille par intérêt. Dès lors, il rompt la promesse de mariage. Fou de colère, Julien se rend auprès de Mme de Rênal et la suit à l’église. Au moment de l’élévation, il braque son pistolet sur la nuque de son ancienne maîtresse et tire. Aussitôt après son crime, il est arrêté et incarcéré. Mme de Rênal n’est pas morte, mais Julien doit payer de sa vie cet attentat. Il attend, froi­dement, le châtiment. Ses deux maîtresses, Mme de Rênal et Mathilde de La Mole, intriguent désespérément pour obtenir sa grâce. Le tribunal va châtier, de façon exemplaire, ce paysan qui a osé pénétrer dans une société à laquelle il n’appar­tenait pas. Julien refuse de se défendre. Il s’accuse et souhaite mourir en paix. Il affrontera son bourreau avec sérénité.


LES MYSTÈRES DE PARIS

Eugène Sue (1804-1857)

Écrivain français. Fils de chirurgien, filleul de l’impératrice Joséphine et d’Eugène de Beauharnais, le jeune Marie Joseph Sue adopta le prénom de son parrain et s’engagea d’abord dans la même voie que son père. A la mort de ce dernier, il donna sa démission de chirurgien de la Marine et se consacra à la litté­rature. Il connut un succès d’estime avec des romans d’aven­tures, de chroniques de mœurs et des ouvrages historiques, sans atteindre une grande notoriété, malgré une production abon­dante.

Le triomphe, il le rencontra en 1842, lorsque les lecteurs du Journal des Débats découvrirent le premier chapitre d’un feuilleton intitulé Les Mystères de Paris. Il était pourtant fort mal écrit, ce torrentiel roman populaire, mais l’imagination de l’écrivain avait créé tant de personnages, construit tant d’in­trigues, ménagé tant de coups de théâtre, qu’on en oubliait l’indi­gence du style. La trame est d’une grande simplicité : Fleur de Marie, abandonnée dès sa naissance, est contrainte de se livrer à la prostitution par une indigne « mère nourricière ». Rodolphe la prend en pitié. Ce Rodolphe, qui vit en ouvrier dans les bas-fonds parisiens, est en réalité un grand-duc qui cherche à expier une faute ancienne et — il le découvrira avec désespoir — le propre père de la jeune fille. Il arrache celle-ci à son milieu, l’emmène à la cour de Gerolstein, la fiance à l’homme qu’elle aime. Mais Fleur de Marie, obsédée par son lourd passé, se réfugiera dans un couvent où elle mourra peu de temps après avoir prononcé ses vœux monastiques. Autour du père et de la fille s’agitent une quantité de personnages : la Chouette et son affreux mari, le Maître d’école, M. et Mme Pipelet, concierges de leur état (leur nom deviendra un nom commun…), le Chourineur, assas­sin repenti, le généreux ouvrier Morel, et mille autres. De rebondissements en coups de théâtre, on fait connaissance avec le misérable prolétariat du XIXe siècle, les taudis immondes, les cabarets louches, les mauvais garçons et les filles perdues.

Les bourgeois de l’époque étaient fascinés par le milieu et les héros du livre, car Les Mystères de Paris n’eurent pas seulement un succès populaire. On raconte que les ministres de Louis-Philippe et les membres de la famille royale s’arra­chaient Le journal des Débats avec autant de passion que les commis et les vendeuses. Il s’agissait d’une « comédie humaine » sans comparaison avec l’autre, la vraie, celle de Balzac, sur le plan de la valeur littéraire, mais procédant du même esprit : là aussi, un écrivain voulait faire le portrait de la société de son temps. Sue a moins de talent, c’est évident ; il a peut-être plus de chaleur humaine, plus de générosité et, certainement, un sens infiniment plus grand du pittoresque. Aujourd’hui, ce roman monumental reste lisible, même si nous en décelons vite les défauts de composition et d’écriture.


LES VOYAGES DE GULLIVER

Jonathan Swift (1667-1745)

Écrivain irlandais. Né à Dublin, dans un milieu très pauvre, Jonathan Swift fait de vagues études dans l’université de sa ville natale. Bientôt, il entre au service d’un diplomate écrivain, sir William Temple. Puis il est nommé pasteur en Irlande, s’inté­resse aux questions politiques et publie des ouvrages polémiques pleins d’humour. Il connaîtra son apogée sous le règne de la reine Anne.

En 1726, il publie un authentique chef-d’œuvre : Les voyages de Gulliver. Ce récit, s’il est d’abord une impitoyable satire de mœurs de l’époque, garde aujourd’hui toute sa valeur littéraire. Le style est simple, élégant. Sous la forme d’un original et merveilleux conte de fées, Les voyages de Gulliver sont formés de quatre parties. Au début, le docteur Gulliver, — un chirurgien — évoque son naufrage au large de l’île de Lilliput. Ses habitants, les Lilliputiens, surprennent Gulliver pendant son sommeil. Garrottant fortement ce géant, ils le transportent dans la capitale où réside leur souverain. Mais l’immense taille de « l’homme-montagne », et son évidente bonne humeur, diver­tissent tellement le roi de l’île que Gulliver est vite grâcié. Dès lors, notre héros devient l’allié du petit royaume. Il aide le souverain à vaincre ses ennemis. Au cours d’un autre voyage, le docteur Gulliver accoste à Brobdingnag, le pays des Géants. Tout y est démesuré : les épis de blé forment une immense et pro­fonde forêt ; les insectes sont des fauves volants. Notre pauvre Gulliver se sent si minuscule qu’il se perd dans le berceau d’une poupée. Il est assailli par des rats qui ont la taille de lions. Les aigles, eux-mêmes, ressemblent à d’immenses draperies qui recouvrent le ciel. Un aigle finira par délivrer Gulliver en empor­tant dans son bec le « dé » dans lequel notre héros est enfermé, et en le faisant tomber dans l’océan. Un navire anglais, passant à point, sauvera notre brave médecin et lui fera retrouver son pays et sa famille.


LES TROIS SOEURS

Anton Tchekhov (1860-1904)

Écrivain russe. C’est à L’Histoire d’Anton Tchekhov, d’Elsa Triolet que nous empruntons la présentation de cet écrivain : « Pour rendre sensible l’histoire des années 60-70-80 du siècle dernier en Russie, il faut lire Nekrassov, Tourgueniev, Dostoïevski, Grigorovitch, Saltykov-Chtchedrine, qui font triom­pher dans la littérature le réalisme et les tendances démocra­tiques… Il faut lire Anton Tchekhov pour connaître les per­sonnages et la vie pendant le « crépuscule russe » du règne d’Alexandre III, pour voir prendre corps les théories philoso­phiques de l’époque, rencontrer les « populistes » allant au peuple, les hommes et les femmes pratiquant « le progrès en miniature » dont parle Lénine. »

Elsa Triolet nous explique aussi comment Tchekhov, à ce grand tournant qu’elle nomme « le crépuscule russe », put s’ex­primer sans provoquer de réaction de la censure : « Tchekhov, avec son air de ne pas y toucher, savait fort bien ce qu’il faisait et la profondeur de ses récits n’était pas un produit d’incons­cience et de hasard. La modestie du ton, du vocabulaire, la façon de se cacher derrière ses personnages, de tout dire sans rien nommer, permettait à Tchekhov de s’exprimer librement. Il ne criait pas, ne vitupérait pas, ne faisait pas de phrases, n’accusait personne, ne proclamait rien, n’exigeait pas… Il pro­duisait des pièces à conviction, l’une après l’autre : sans légende ! La sinistre plaisanterie s’expliquait d’elle-même. » Tchekhov est mort en 1904, laissant vingt-trois volumes de récits, de sou­venirs et de nouvelles. Mais c’est surtout dans ses pièces de théâtre (La Mouette, Oncle mania, Les Trois Sœurs, La Ceri­saie), que ses qualités de psychologue et ses dons d’émotion discrète se manifestent dans toute leur étendue. C’est ici que Tchekhov, « avec le mélancolique sourire de l’adieu que l’on adresse à ceux qui s’en vont pour toujours », décrit le cré­puscule de la vie russe qui précéda le grand embrasement, à la fin du XIXe siècle. Les Trois Sœurs sont trois jeunes filles qui s’étiolent au fond de leur campagne. Voici Olga, l’aînée, insti­tutrice à contrecœur, Macha, qu’un mariage d’amour manqué a rendue amère, et Irina, la plus jeune, pleine de vie et d’ambi­tions. Parce que « l’ennui les étouffe comme l’ivraie étouffe le blé », les trois sœurs caressent un rêve immense : partir défini­tivement pour Moscou. Soudain, un événement vient rompre la monotonie de leur vie : un groupe d’officiers arrive dans le village. Les jeunes filles les reçoivent, des romances s’amorcent, on va jusqu’à parler fiançailles. Les trois sœurs renaissent à l’espoir, deviennent coquettes, la fête est dans l’air. Hélas, le fiancé d’Irina est tué. Macha s’aperçoit que son nouvel amour n’était pas sérieux, et Olga demeure rivée à ses fonctions d’insti­tutrice. Les beaux officiers sont partis, le noir couvercle de l’ennui retombe sur les trois sœurs. Plus d’évasion possible ; la résignation les accompagnera mélancoliquement jusqu’à la mort.


GUERRE ET PAIX

Léon Nikolaïevitch Tolstoï (1828-1910)

Écrivain russe, né à Iasnaïa Poliana. C’est dans le village de sa naissance, Iasnaïa Poliana, que Léon Tolstoï, marié en 1862, allait vivre presque jusqu’à sa mort. Pendant ce demi-siècle, cet humble village fut le point de mire de l’univers littéraire. De partout, les écrivains et les fanatiques affluaient vers cette célèbre demeure. Tolstoï était à la’ fois leur maître et leur dieu. Au cœur d’une ambiance mondaine, il vivait vêtu comme un moujik. Il exprimait ainsi concrètement son hostilité à cette société dissipée qui ne songeait qu’à danser et faire de la mu­sique. Tout cela était contraire à sa doctrine. Après d’inces­santes disputes avec sa femme, Tolstoï finit par fuir son foyer en 1910 et mourut, au cours d’un voyage, dans une petite gare de campagne. Ainsi finit un homme qui, par son génie immense, occupa l’une des toutes premières places du XIXe siècle littéraire.

Il laissait une œuvre considérable, en particulier La Sonate à Kreutzer, Résurrection, Anna Karénine. Son œuvre la plus importante est Guerre et Paix qui obtint un succès considérable dès sa parution, en 1870. Le roman se déroule sur la toile de fond des campagnes napoléoniennes. L’histoire est celle de deux familles appartenant à la noblesse russe. Voici le prince Bolkonsky qui vit dans ses terres, avec sa fille Marie, lasse de mener une vie austère. Marie a un frère, André, bril­lant et séduisant. Blessé à Austerlitz, à son retour de la guerre, il s’éprend de Natacha Rostov. Mais la jeune fille lui préfère le léger Anatole Kouraguine. André, désespéré, reprend sa place aux armées et participe à la bataille de Borodino. Cepen­dant, Natacha découvre l’erreur qu’elle fit en s’éprenant de Kouraguine. Celui-ci lui apparaît comme ce qu’il n’a cessé d’être : un compagnon farfelu et totalement superficiel. Malheureuse, elle voudrait mettre fin à ses jours. Mais la mort de son frère, Pierre, tué au combat, l’oblige à se ressaisir. Elle doit, désormais, prendre soin de sa mère effondrée par cette disparition. Napoléon pénètre à Moscou. Pour les Russes, il est le tyran. C’est un homme simple et naïf, Pierre Bezoukhov, qui décide de le tuer. Pierre se sent inutile dans ce monde. Il ne peut ni s’adapter, ni jouir de l’immense fortune héritée de son père, ni vivre harmonieusement avec sa femme, Hélène. Puisque la société le considère comme un raté, il accomplira cet exploit au risque de sa vie. Il veut s’offrir en holocauste pour le bien du pays. Mais, avant même d’approcher Napoléon, Pierre Bezoukhov est arrêté et jeté en prison. Dans ce cachot, il fait un retour sur lui-même et découvre le sens des valeurs humaines. Le monde prend à ses yeux ses vraies dimensions. A sa sortie de prison, Bezoukhov est un homme régénéré. Il peut entre­prendre une vie nouvelle. Sa femme, Hélène, est morte, le prince André aussi. Il s’éprend de Natacha, mûrie comme lui par le malheur. Ils se marient. Cette union procurera la séré­nité à ces deux êtres traumatisés.


LE CIMETIÈRE MARIN

Paul Valéry (1871-1945)

Écrivain et poète français, né à Sète. Ce poème fut inspiré à Valéry par la Méditerranée. La musique intense des vers, la luminosité des images, le rare assemblage des mots, font éclore en nous une méditation qui évoque le cimetière marin. Paul Valéry — disciple de Mallarmé — se reconnaît dans cette mer qui toujours recommence. Il se fond au temps qui consume, rallume, et résume ces vagues. Il compare cette multitude de vagues à un troupeau dont il serait le berger. Le courage de vivre, lui-même, lui vient de cette grande étendue mouvante, et immobile pourtant, de sa hâte et de ses langueurs, de ses éternels recommencements :

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
O récompense après une pensée
Qu'un long regard sur le calme des dieux !

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L'air immense ouvre et referme mon livre, 
La vague en poudre ose jaillir des rocs ! 
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d'eaux réjouies Ce 
toit tranquille où picoraient des focs !

LE CHIEN DU JARDINIER

Félix Lope de Vega Carpio (1562-1635)

Écrivain espagnol. Illustre devancier de Calderon de la Barca. Lope de Vega Carpio est le contemporain de Cervantès. Ce dernier le qualifiait de « prodige de la nature ». En effet, le caractère aventureux de Lope de Vega lui fit tôt prendre part à des expéditions : aux Açores, et contre l’Angleterre pour venger Marie Stuart. Accablé par le funeste sort de l’Invincible Armada, Lope de Vega revient en Espagne, et entre dans les Ordres.

Là, il achève une œuvre dramatique considérable. Le Chien du jardinier, comédie en trois actes, est une des pièces les plus fines : elle analyse, dans ses secrets profonds l’âme des personnages. Voici la jeune comtesse, Diane, toute semblable au « chien du jardinier » du proverbe populaire : il ne veut pas manger sa pâtée, mais refuse à quiconque le droit d’y toucher. Diane aime son secrétaire, Théodore, mais s’inter­dit ce sentiment qui la déclasse. A la fois, elle n’admet pas qu’une autre se fasse aimer de Théodore. Ce malheureux est torturé entre l’amour qu’il porte à la hautaine comtesse Diane, et les avances que lui fait la douce et humble Marcelle. Mais voici que Tristan, le domestique de Théodore, invente une situation pour tirer son maître de l’embarras. Il raconte à tous que Théodore est le petit-fils d’un grand seigneur — ainsi Théodore pourra prétendre à la main de l’orgueilleuse comtesse. Celui-ci ne fera pas longtemps le jeu de son domestique : il avouera à Diane qu’il n’est en fait, qu’un pauvre roturier indigne de l’épouser. Mais la comtesse épousera, quand même, son beau secrétaire. Pour elle, la noblesse des sentiments de Théodore supplée à sa petite naissance.


BALLADES

François Villon (1431-1463 environ)

Poète français. Villon est, chronologiquement, le premier des grands poètes lyriques français. Parmi les auteurs du XVe siècle, il est le plus riche d’inspiration. Sa vie tumultueuse le mena sou­vent dans les cachots et lui fit, plusieurs fois, risquer la potence. Son cas est celui des génies précoces qui épuisent d’un coup leurs dons, en brûlant leur vie. Exprimant les idées générales qui trouvent dans la poésie un support de premier choix, car elle seule peut vraiment provoquer les correspondances intimes, Villon agrémente la matière d’un esprit populaire « qu’il épure en l’aigui­sant » et dont le trait saillant ravit et étonne le lecteur. La mélancolie, la tristesse, le désenchantement en face du temps qui passe et détruit tout, ont trouvé en Villon, bien avant les romantiques, un héraut émouvant.

Dans la Ballade des dames du temps jadis, le poète évoque la galerie de toutes ces disparues :

La reine Blanche comme lis
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Biétris, Alis,
Et Jeanne, la bonne Lorraine
Qu'Anglais brûlèrent à Rouen;
Où sont-elles, où, Vierge souveraine?
Mais où sont les neiges d'antan?

CANDIDE

François Marie Arouet dit Voltaire (1694-1778)

Écrivain français, poète et dramaturge. Polémiste, aussi, c’est surtout dans Candide ou l’Optimiste que Voltaire ironi­sera avec le plus de verve contre la doctrine de Leibniz : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. » Voltaire lui, au contraire, voit bien l’hypocrisie et la mauvaise foi des êtres, l’absurdité des guerres et des institutions.

Aussi, son ironie se fait-elle mordante pour relater les aventures et les malheurs qui arrivent à Candide par la faute de son optimisme sot. Voici donc ce jeune homme, nommé Candide, qui vit dans un château. Son précepteur, le Docteur Pangloss, lui enseigne que les êtres sont admirables, et que « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible ». Par malheur, Candide tombe amoureux de la fille du châtelain : la douce Cunégonde, ce qui vaut à Candide un renvoi ponctué de coups bien placés. Chassé, sans un denier, il erre au hasard et découvre à travers de méchantes aventures que le Docteur Pangloss l’avait fort mal renseigné. Plus il va et plus il s’aperçoit que tout est loin d’être pour le mieux dans un monde réelle­ment épouvantable ! Humiliations, mauvais traitements, coups en traître, rien ne lui est épargné. A travers ses pérégrinations, — et pour comble de malheur — il retrouve sa bien-aimée Cunégonde : celle-ci est dans un tel état de décrépitude que Candide la fuit. A ses côtés, Pangloss, stupidement buté, maintient à travers les malheurs les « merveilles » de ce monde idéal. Et c’est en Turquie, enfin, que Candide apprendra par la voix d’un sage comment faire face à toutes ses misères.


LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY

Oscar Wilde (1854-1900)

Écrivain de langue anglaise. Mondain, brillant, causeur étincelant, Oscar Wilde fut ce qu’il est convenu d’appeler un dandy. A Paris, où il mourut misérablement, il comptait un grand nombre d’amis. Comme tout bon Irlandais, il détestait l’esprit conservateur britannique et avait pour la France un amour profond. C’est précisément cette admiration de l’esprit et de la culture français qui lui fit écrire en notre langue sa célèbre tragédie Salomé. Poète et dramaturge, Oscar Wilde écrivit un seul roman qui porte sur le thème du dédoublement de la personnalité : Le portrait de Dorian Gray.

Le héros est un jeune homme très séduisant, amoureux de sa propre beauté, ouvert à tous les plaisirs. Sa grâce enchante le peintre Basil Hallward, qui fait son portrait au zénith de sa beauté et de sa richesse. Le jeune homme admire son image et, comme Nar­cisse, maudit le temps qui flétrira sa fraîcheur. Aussi, fait-il un pacte avec le ciel (ou le diable) : son visage restera éternelle­ment jeune ; seul, le tableau portera le sceau des ans et des angoisses. Bientôt, Dorian Gray se lie d’amitié avec Lord Henry Wotton, un jeune homme cynique qui l’entraîne dans une existence dissolue. Il boit, joue, repousse l’amour de la douce Sibyl Vane qui aurait pu le sauver. Ses débordements n’affectent pas son pur visage, mais détériorent peu à peu son portrait, caché derrière une tenture. Dorian Gray mesure l’abîme dans lequel il a sombré. Toutes les noirceurs de son âme sont inscrites sur son image. Un jour, alors qu’il vient de commettre un crime, la peinture lui montre le visage hideux d’un meurtrier. Épouvanté, Dorian Gray enfonce un poignard dans la toile et s’écroule lui-même, transpercé, au pied du tableau. Au même instant, le portrait redevient celui d’un homme très jeune, très pur et très beau tandis que des stigmates hideux déforment les traits du mort. Alerté par le bruit, les domestiques accourent vers leur maître. Ils ont du mal à le reconnaître : il est devenu un vieillard affreux qui gît, sans vie, dans la chambre.


THÉRÈSE RAQUIN

Émile Zola (1840-1902)

Écrivain français naturaliste. Il s’est jeté dans une œuvre géante en vingt volumes, Les Rougon-Macquart, « histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ». Zola avait un pénétrant esprit d’observation doublé de préoc­cupations humanitaires qui l’amenèrent à prendre parti dans l’affaire Dreyfus. Pour écrire ses romans, il étudiait les mœurs d’un certain milieu social et y plongeait ses personnages, en le décrivant dans toute sa vérité. La vie des « grands maga­sins » est rapportée dans Au bonheur des dames, le faubourg forme le décor de L’Assommoir, les mines sont décrites dans Germinal, la vie du rail dans La Bête humaine, etc. L’œuvre la plus marquante du « naturalisme » de Zola est, sans nul doute, Thérèse Raquin. Nous y voyons une vieille mercière, Mme Raquin, qui tient commerce dans une rue populeuse de Paris. Son fils, Camille, un être chétif et mou, a épousé Thérèse, sa cousine, qui sombre dans l’ennui et la mélancolie. Parfois, la mère et le fils convient le soir quelques amis et jouent à des jeux de société. Thérèse ne s’habitue guère à cette vie terne. Camille amène un jour un nouveau convive qui se fait remar­quer de Thérèse. Il s’appelle Laurent, parle fort et se fait passer pour peintre. Laurent et Thérèse, au premier coup d’œil, se plaisent. La jeune femme trouve ce jeune cynique bien différent des êtres amorphes qui l’entourent. Elle se donne à lui dans sa propre chambre conjugale. Sa passion pour Laurent grandit, au point qu’elle se met à haïr son maladif époux. Les deux amants, pour s’aimer librement, décident de tuer Camille. Au cours d’une promenade en barque, le malheureux est précipité dans la rivière. La vieille mère, au comble du désespoir, s’attache à Laurent en qui elle voit le meilleur ami de son fils. Mais le souvenir de leur crime commence à obséder Thérèse et Lau­rent. Ils n’osent même plus se retrouver dans la chambre de la jeune femme. Ils décident de s’épouser, afin de donner le change à leur entourage comme à leur conscience. Mais le soir même de leurs noces, ils sont paralysés de peur dans cette pièce où ils s’étaient aimés. Le souvenir de Camille rôde. Ils n’osent pas se toucher, et les cauchemars font pousser des cris d’épouvante à Thérèse. La vieille Mme Raquin a une commo­tion cérébrale : la paralysie s’installe, la prive de mouvements, lui ôte l’usage de la parole. Muette, impotente, elle se fond dans le décor : Thérèse et Laurent en viennent à oublier sa pré­sence. S’accusant mutuellement du crime, ils en parlent ouver­tement devant l’infirme. Celle-ci, qui n’est pas sourde, sursaute d’horreur. Elle ne pourra plus offrir aux deux complices qu’un visage haineux. De son coin, elle voit Laurent et Thérèse se battre et s’injurier. Elle les regardera encore lorsqu’ils s’em­poisonneront, sous ses yeux, pour échapper à leur enfer.

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